Les dernières semaines ont vu un glissement certain dans l’attitude à adopter vis-à-vis de la crise et de son éventuelle sortie. Jusqu’alors s’affrontaient les tenants d’une relance rapide et ceux qui craignaient de ne pas voir arriver aussi vite que souhaités des lendemains qui chantent. Aujourd’hui, l’attitude des premiers rejoint la position des seconds, pour faire place à un doute généralisé. Même le sémillant Tony Blair, quand on l’interroge sur les solutions à apporter à un pays qui est dans une situation beaucoup plus difficile que le nôtre, avoue son impuissance.
Pour faire bon poids, le président tchèque de l’ Europe Vaklav Klaus avait promis que sous sa houlette, « il ne se passerait rien ». Ce n’est pas complètement vrai dans la mesure où, l’ eurosepticisme n’étant pas un vain mot, la solidarité affichée des pays de l’ Union a fait long feu devant le manque de volonté de coordination. Désormais, chaque pays a à cœur de concocter son propre plan de relance, à coups de mesure favorisant la consommation, l’investissement, ou les deux.
Le désarroi, individuel ou collectif continue néanmoins de faire son chemin, quant aux solutions à adopter et à leur véritable efficacité. Il n’est qu’à voir les mines renfrognés des participants au forum de Davos pour s’en persuader.
Le dénominateur commun de la question de sortie de crise semble être le rapport au temps.
Les solutions de Paul Krugman (1) le dernier Prix Nobel d’économie et de Barack Obama convergent toutes les deux dans des remèdes de long-terme. Faire des investissements publics en matière d’infrastructure : réfection des routes, des ponts, des écoles, améliorer le réseau électrique et l’accessibilité internet, s’ ils auront des effets sur l’emploi pour demain, auront également des bénéfices à plus long-terme.
Le nouveau président des Etats-Unis donne déjà une nouvelle dimension au temps, en prévenant bien ses compatriotes, que la durée prévisible pour sortir des difficultés n’est pas sous contrôle. C’est le début d’un changement culturel, notamment concernant les délais de mise en place d’un autre modèle énergétique.
Mais aujourd’ hui, c’est peut-être cela aussi, une des caractéristiques de « l’ancien monde », nous sommes encore dans la culture de l’immédiateté, où le temps est rythmé par les bilans et autres joyeusetés comptables. Le court-terme est le seul horizon acceptable, le moyen-terme est déjà loin, et le long terme n’existe pas encore. Keynes disait d’ailleurs : « Cela ne sert à rien de raisonner à long-terme, car à long-terme, nous seront tous morts ». Soit, sur cette phrase frappée du coin du bon sens, c’est la consommation – je consomme, donc je suis- qui témoigne de notre réalité. Cela et les échéances électorales. Où tout doit être réglé dans l’urgence, alors qu’il faut parfois beaucoup de temps pour faire évoluer la société sur un certain nombre de sujets.
Parce-que tout est urgent pour aujourd’hui, rien n’est visible pour demain.
Cet ordre des choses commence quand même à changer avec le réchauffement climatique,
où les projections et les modèles se font à l’échelle du siècle.
L’ Agence Internationale de l’Energie (AIE) a donc récemment chiffré le pic pétrolier à 2020 avec une chute de 6, 7 % de la production ensuite. Dans la mesure où l’ ASPO a fini par être rejointe sur le sujet du pic, et a toujours évalué ce moment plus tôt, entre 2007 et 2015 ces dernières années, on peut être amené à penser que le moment fatidique arrivera avant.
Il va donc bien falloir transformer notre modèle énergétique, dans un contexte de pic non anticipé, avec l’explosion du prix du baril qui en résultera et des dégâts sociaux qui l’accompagneront.
Et là, plus encore qu’aujourd’hui, les politiques n’auront pas de réponse à court ou moyen-terme.
Car c’est long, 30 ans. Si tant est que cet ordre de grandeur pour assurer la transition se fasse dans ce type de délais.
Notre rapport au temps va donc singulièrement changer avec ce qui se prépare.
La mise en place au fur et à mesure de l’atrophie plus que probable de l’économie ralentira encore plus les choses. Et comme il va falloir tenir, mieux vaut ne pas être trop pressé. Ne pas regarder dans le rétroviseur ou pleurer sur le lait renversé du pic non anticipé. C’est fortement déconseillé.
Si nous voulons bien remettre les choses dans leur juste perspective, nous voyons bien que les réalités humaines et géologiques sont liées, si ce n’est environnementales.
De même que le temps du XX°, n’est pas celui du XIX°, celui du XXI° sera différent et il assez logique de penser que tout va ralentir. Ce serait d’ailleurs intéressant de comparer le rapport au temps dans un pays donné et l’énergie consommée.
Malheureusement, le fait que le baril soit déprécié au point d’atteindre 40 dollars, et que la récession tire les prix vers le bas, sont des puissants soporifiques qui agissent sur nos contemporains.
C’est l’arbre du pic qui cache la forêt de la crise pétrolière à venir.
Philippe AUBERT
(1) Paul Krugman – L’Amérique que nous voulons – Ed. Flammarion
