Le sens

Difficile de trouver un sens à ce qui sera le troisième choc pétrolier, autre que ce que l’on projette soi-même. Mais le fait d’essayer de trouver une perspective à ce qui va se passer nous aidera à surmonter les difficultés à venir.

On peut déjà relever quelques caractéristiques propres au phénomène de pic pétrolier (plafond historique de production).

  • Le choc sera réellement et totalement mondial, et pour la première fois dans l’histoire, aucun pays, aucune région ne seront épargnés. Ce sera une pandémie énergétique qui concernera le pétrole-transport, mais aussi le pétrole-objets du quotidien. Nous ne manquerons pas de pétrole, il sera simplement devenu très cher, et cela reviendra au même. Le problème n’est pas tant le pic, que l’impréparation du phénomène.
  • On ne peut que noter l’étonnante quasi simultanéité avec le seuil de l’emballement irréversible du réchauffement climatique (1).
    Pour le Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC) des études effectuées en 2009 et accréditées par 400 experts de haut niveau, “il est encore possible” d’éviter les pires impacts du réchauffement en cours à condition d’enclencher “une action immédiate, globale et décisive” qui passe par une protection des puits de GES, comme les grandes forêts, et l’adoption de modes de production et de consommation différents.

Il y a donc deux possibilités :

1 Soit la nature nous rend un immense service en faisant ce que les hommes n’arrivent pas à faire : baisser drastiquement les émissions mondiales de CO2, en ralentissant considérablement l’économie, la production industrielle, l’activisme effréné des échanges, et donc la production de pétrole. Nous serons probablement fixés en 2020, et on pourra alors constater que l’écologie efficace au niveau mondial se paiera d’un inconfort grandissant. La vraie catastrophe serait que nous ayons du pétrole à satiété.

En tout cas, c’est la planète qui reprendra la main, ou plutôt qui l’avait depuis le début, alors que nous croyions que nous étions devenus les maîtres du monde avec la dévastation mortifère de notre environnement : voilà le sens. Le pic sera un mal pour un bien. Ce sera notre Messie Ecologique.

2 Soit le besoin d’énergie provoquera des effets pervers qui annuleront les baisses d’émissions : la recrudescence de l’emploi du charbon qui pollue jusqu’à deux fois plus que le pétrole, la mise en service d’usines de liquéfaction du charbon, la production supplémentaire de biocarburants, l’augmentation de production à partir de pétroles lourds (pétrole immature qui a besoin d’être transformé).

Mais il y a un fait nouveau qui infirme cette hypothèse dans la surprenante redécouverte (dans des perspectives de production à grande échelle et quasi concomitante également au pic dans la mesure où elle date de 2009) de gaz de schistes dont le monde à d’immenses réserves. Et on sait que le gaz naturel pollue moins que le pétrole, et donc beaucoup moins que le charbon.

Une seule usine de liquéfaction du charbon coûte 5 milliards de dollars, cela suffit à tempérer aussi les esprits les plus échauffés, surtout dans le cas d’une économie à genoux et d’un système bancaire pour le moins affaibli.

Il ne faut pas non plus avoir une vision trop comptable des choses, car un baril à 300 dollars, qu’elle que soit sa provenance, restera inaccessible à beaucoup de gens.

  • Dans le cas d’une baisse des émissions, l’écologie en actes ne ressemblera pas au paysage d’une riante vallée, mais plutôt à une longue descente, âpre et difficile, surtout au cœur des grandes villes et des banlieues excentrées.
  • Jusqu’à présent, nous n’avons connu du progrès que la marche avant. Le véritable progrès qui concerne avant tout l’environnement nous fera connaître la marche arrière d’un mode de vie destructeur de la planète, et cela, ce sera très nouveau. On croyait avoir tout exploré depuis la traversée du détroit de Behring par les premiers hommes, la traversée des océans en quête de nouveaux territoires, ou l’aventure lunaire de 1969. La découverte ne sera pas géographique mais dans une autre dimension de notre place. Du toujours plus, on passera au toujours moins.
    Mais ce sera peut-être le sens du progrès véritable.
  • L’événement, par son ampleur et sa durée, mettra tout à coup l’accent sur la réalité de la finitude des ressources. Ce qui nous arrive avec le pétrole pourra très bien se produire avec d’autres choses. L’avertissement sera solennel.
  • Nous apprécierons davantage ce que nous avons, et nous verrons alors d’un autre œil un simple réchaud de camping émettre du gaz. Ce sera un petit miracle.
  • Nous relativiserons la notion du temps où tout allant moins vite nous serons moins dans l’urgence et la préoccupation du court terme.
  • Si on regarde l’histoire de l’humanité, il est clair que nous allons vivre une période charnière. La parenthèse historique dans laquelle nous entrons, avec l’immense majorité des gens qui ne se rendent pas compte de ce qui se passe, sera une aventure, terrible et passionnante, suivant ce qu’on en fait. Ce ne sera pas l’apocalypse, simplement l’accouchement d’un Nouveau Monde. La grande différence avec les civilisations précédentes est qu’elles étaient circonscrites géographiquement. Elles ne voyaient pas non plus où elles allaient. Et aujourd’hui, malgré nos satellites, nous naviguerons à vue.
  • L’inévitable relocalisation de l’économie réduira les distances et donc l’échelle de nos possibilités, également en recréant des activités disparues. Ce pourrait être un éventuel retour à un Moyen-Age technologique avec des cités-Etats.
  • Nous verrons au fil du temps que la misère des hommes permettra une régénérescence de la nature. On constate que le délabrement des infrastructures d’un pays comme le Libéria, fait les beaux jours de la forêt qui est moins exploitée qu’à une époque (guerre civile avec Charles Taylor). Ou que le no man’s land de la frontière entre la Corée du Nord et celle du Sud profite aux nombreuses espèces de la faune : grues couronnées, oies sauvages, busards, martins-pêcheurs, lynx, cerfs d’eau, etc. Et pour ne donner que ces quelques exemples.
  • L’addiction au pétrole est à la fois un problème (transports, plastiques, synthétiques, médicaments, cosmétiques, pesticides, détergents, solvants, etc.), et en même temps c’est ce qui a permis le formidable bond en avant de la technologie et des connaissances au XX° siècle. La question est maintenant posée d’en faire quelque chose.
  • Enfin, si le XX° siècle a été le siècle d’une prédation éhontée et du gaspillage des ressources, le XXI° sera celui du recyclage et de l’économie. Et cela, c’est une bonne nouvelle.

(1) Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean C’est maintenant, 3 ans pour sauver le monde Seuil 2009

2 réponses à Le sens

  1. stephan dit :

    Mais il y a un fait nouveau qui infirme cette hypothèse dans la surprenante redécouverte (dans des perspectives de production à grande échelle et quasi concomitante également au pic dans la mesure où elle date de 2009) de gaz de schistes dont le monde à d’immenses réserves. Et on sait que le gaz naturel pollue moins que le pétrole, et donc beaucoup moins que le charbon.

    Veuillez vérifier vos données, le GDS pollue autant que le charbon,dégrade l’environnement et le sous sol. Les pétroliers ne retirent que 20% du volume estimé.Le film GASLAND est à voir.

  2. Les gaz de schistes n’étaient pas alors encore pris en compte pour l’aggravation ou non du réchauffement climatique, lorsque j’ai pris les données relatives au pic pétrolier. Votre remarque est donc tout à fait pertinente. Il faudra maintenant attendre ce que de “vrais” experts disent à ce sujet. Pour Gasland, nous avons déjà publié un article à ce sujet. http://www.transition-energie.com/gaz-schiste-non-conventionnels-shale-gas/ Merci pour votre commentaire.

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