Fukushima ou l’impasse énergétique

Le Japon a frôlé la catastrophe avec l’accident de la centrale de Fukushima. Le nucléaire surtout quand il dérape, laisse à voir la face sombre du progrès. Mais un clou chassant l’autre, l’actu fait désormais ses gros titres sur la guerre en Lybie.

Les japonais ont su faire preuve d’un sang-froid pendant l’épreuve qui force le respect. Mais ils n’ont dû leur salut que grâce au courage des personnels chargés de refroidir les réacteurs, et sans évoquer le terme de sacrifice. Sur les 450 “liquidateurs” qui ont été les premiers à opérer à Tchernobyl, aujourd’hui 100 sont morts et 350 invalides à vie.

Fukushima est donc rentré dans l’histoire de la peur nucléaire, comme Three Miles Island en 1979 et Tchernobyl en 1986. La dangerosité du nucléaire n’est pourtant pas l’objet de cet article, ou pas vraiment. Il s’est trouvé tout un tas de brillants experts et moults commentateurs qui ont devisé sur le sujet la semaine passée.

Mais sans doute une des questions qui reste, est la trace que laissera l’accident de Fukushima dans la transition énergétique en cours. L’avenir le dira. Même si la polémique renait sur la place de l’atome en Belgique, Italie, Suisse, Israël, et en Allemagne. Il faut néanmoins tenir compte du glissement des besoins qui quittera le pétrole au fur et à mesure de l’augmentation du coût, pour aller sur d’autres sources d’énergies.

Avec 437 réacteurs en fonctionnement, 60 en projets, et 15 % de la production d’électricité mondiale, c’est forcément sur le long-terme qu’arriveront les conséquences sur le développement s’il y en a, de l’accident de Fukushima, bien après le basculement du pétrole cher.

Mais aujourd’hui, les réacteurs sont à peine tièdes que l’on en parle déjà beaucoup moins. Le Japon était encore au bord de l’abime vendredi soir, et ce matin les médias mettent plein gaz sur la Lybie. Il est vrai qu’une résolution de l’ONU qui interdit l’espace aérien à un dictateur, pour protéger les populations civiles, cela n’arrive pas tous les jours.

Le visage de l’atome civil a pris l’espace d’une semaine, celui d’une bourgade japonaise, ignorée de tous il y a encore quelques jours, percuté par un tsunami dévastateur, dont l’onde de choc fendant les eaux à 600 km/h, n’a fait qu’une bouchée des voitures, camions, bateaux, et maisons en bois avec les si fragiles claustras japonais.

Fukushima est devenu le cauchemar énergétique, l’épicentre de la peur atomique qui a attiré les regards du monde entier, où on se serait volontiers laisser sombrer dans la torpeur morbide des chiffres, des taux de radiation, des millisieverts.

Et voilà, le grand Ordre énergétique mondial qui est remis en cause, qui bascule d’un moment à l’autre. La machine qui dévore son créateur, avec une trace invisible, inodore et incolore. C’est l’anti-masque hideux de l’Alien des films hollywoodiens. C’est “la peur qui rôde” de H.P. Lovecraft, celle qui crée par exemple des monstruosités aux alentours de la centrale russe en ruine, avec les arbres aux terrifiantes excroissances, où plus aucun oiseau ne se pose en chantant. Le signe sensible de la catastrophe nucléaire à son apogée, c’est le silence.

On peut quand même souligner que ce n’est pas forcément très judicieux d’avoir posé un établissement de ce type, pas loin de la mer, dans une région aux séismes fréquents et sujette aux tsunamis.

Le besoin effréné d’énergie électrique

Mais le sujet de fond est le besoin effréné d’électricité.

Le Japon est un archipel composé de multiples iles dont les quatre principales couvrent une superficie de 360 000 kms2. Le hic c’est qu’il y a 127 millions d’habitants, et la seule ville de Tokyo en compte déjà 35 millions. La densité démographique est plus de trois fois supérieure à la France. Même l’association négaWatt ne prévoit une sortie possible du nucléaire Français que vers 2040, c’est dire.

Il faut donc beaucoup d’énergie à la troisième puissance économique du monde, pour fabriquer les composants électroniques et autres voitures dont le monde est si friand.

Sur le plan énergétique, c’est une espèce de Russie à contrario qui regorge de pétrole et de gaz et qui a en plus un potentiel considérable d’énergies renouvelables.

Le pays du soleil levant est pourtant un champion en matière d’efficacité énergétique. De 1973 à 2005, il a réussi le tour de force de tripler sa production industrielle, tout en stabilisant sa consommation énergétique (1). Mais il ne produit pratiquement pas de pétrole ou de gaz et doit importer 96 % de son énergie.

Et comme tous les pays de l’OCDE il est englué au cercle vicieux de la croissance-production-consommation dont il va bien falloir sortir un jour (2).

Car l’ogre industriel Japonais a un appétit féroce et il lui faut chaque année 1 milliard de mégawatts d’électricité, qui dépendent de 17 centrales nucléaires abritant 55 réacteurs.

Alors on ne s’étonnera pas que le pays ait recours au nucléaire car c’est la seule source d’énergie qui puisse satisfaire ses besoins gargantuesques en rapport avec la densité de sa population.

Qu’on se le dise, passé un certain seuil de quantité de population, et le score est totalement enfoncé dans le cas du Japon, le rêve d’une énergie propre et renouvelable n’est qu’une chimère, une impossible équation.

Le problème de la maintenance des centrales nucléaires

On a vu les trafics possibles de matériel nucléaire après la chute de l’URSS, les affaires qui se font sous le manteau, l’Iran qui veut à tout prix concocter sa bombe dans une espèce de fureur imbécile. Mais on peut aussi imaginer les tenants et les aboutissants de la maintenance qui se délite –  ce qui fût le problème de Tchernobyl – avec les Etats de l’après-pétrole, ceux à l’agonie, aux finances exsangues, avec du personnel pas payé, du matériel vétuste, avec les miasmes de la rigueur scientifique et de l’orgueil industriel du temps jadis.

On aura beau su créer toujours plus d’organes comme la Commission de Recherche et d’information indépendante (Criirad) avec ses secouristes, ou l’Organisation pour le traité d’interdiction complète des essais nucléaires (CTBTO) qui a pour vocation de traquer les activités nucléaires clandestines, cela ne change pas le problème, ce sont juste des tentatives de contrôle. Et si la CTBTO existe, avec 270 stations dans le monde, et le budget ad hoc, c’est que le risque existe. Dormez, braves gens !

Transition énergétique et pression démographique

La vraie question de fond si on veut bien aborder le sujet ô combien brûlant de la transition énergétique et de la fin du pétrole bon marché est la pression démographique, qui est le problème central de l’empreinte écologique autant qu’énergétique.

Il n’est pas possible de fournir de l’énergie qui ne présente aucun danger à une planète en croissance constante, et qui produit toujours plus.

Une transition un tant soit peu réaliste doit nécessairement s’accompagner de programmes de baisse de la natalité, la production d’énergie renouvelable ne peut pas tout, surtout si elle est intermittente comme le vent ou le soleil. Et pour le photovoltaïque, un grand pas en avant serait franchi si on sortait d’une technologie peu mâture au rendement bien faible, pour aller sur une conversion plus performante de l’énergie du soleil.

Ce qui est déraisonnable, ce n’est pas tant le nucléaire, que d’en avoir besoin du fait d’une démographie galopante, inconsciente, insouciante.

Si on veut bien élargir le débat de la dangerosité du nucléaire, on en arrive inéluctablement à ce point originel, en face des créations délirantes et sidérantes de l’homme post-moderne, qui a la tête dans les nuages et les pieds dans le vide.

On peut faire autant de G7, de G20, de G77, des sommets, des symposiums, des rencontres de la dernière chance, et au-delà, cela ne changera rien sur le fond, on en reviendra toujours au même point.

Pour l’instant, nous sommes encore dans l’ére de l’anthropocène cannibale, avec l’accident de la centrale de Fukushima au bout de la route. On peut se dire qu’on a eu de la chance, mais jusqu’à quand ?

Agnès Sinaï, cofondatrice de l’Institut Momentum, a écrit un très bel article (3) à ce sujet “L’anthropocène, c’est aussi cela : une ère d’exhubérance qui abolit l’angoisse, où l’automobile et l’écran plat sont devenus des droits humains fondamentaux. Une ère d’addiction où la production de moyens est devenu la fin de l’existence. Une ère d’accélération, ou la croissance qui repose sur le cycle sans fin de la production et de la consommation, doit produire toujours plus d’objets inutiles pour ceux qui en ont déjà trop”.

Et vous ? Qu’en pensez-vous ? Donnez votre avis ! N’hésitez pas à réagir à cet article !

Philippe Aubert

(1) James Brooke “Le Japon champion des économies d’énergie”, The New York Times/Courrier International, N° 764 de 23 au 29/6/2005 p 39

(2) Lire le livre de Tim Jackson, “Prospérité sans croissance”, Ed. De Boeck, 2010.

(3) Agnès Sinaï, “Fukushima ou la fin de l’anthropocène-Sortir d’urgence de l’inanité de notre mode de croissance”, Le Monde, 29/3/2011, p 25

 

 

 

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