Robert L. Hirsch est l’auteur principal d’un rapport de référence, Peaking of World Oil Production : Impacts, Mitigation & Risk Management (Le pic de la production pétrolière : conséquences, maîtrise des effets et gestion des risques/Robert Hirsch report february 2005) , rédigé pour le Laboratoire National des Technologies de l’Energie du Ministère de l’Energie américain au début de 2005. Il porte toujours un vif intérêt sur les questions autour du pic pétrolier (plafond historique de production).
Steve Andrews de ASPO-USA a pu le joindre et lui poser quelques questions sur le rapport, sur ce qui s’est passé à l’époque et ce qu’il convient de faire maintenant.
Question : Quelles ont été vos principaux centres d’intérêts lors de votre carrière dans l’énergie ?
Hirsch : J’ai commencé dans le nucléaire, en effectuant d’abord des recherches en matière de fusion avant plus tard de diriger le programme public de fusion. J’ai également passé un certain nombre d’années à m’occuper des énergies renouvelables, y compris la gestion du programme fédéral des énergies renouvelables. Je suis ensuite passé dans l’industrie pétrolière où j’ai dirigé des recherches sur le raffinage à long terme ainsi que sur les carburants synthétiques. J’ai par la suite dirigé des recherches et développement en amont, c’est-à-dire l’exploration et la production de pétrole et de gaz naturel. Des années après, j’ai également travaillé dans l’industrie de la production électrique, et j’y ai traité de tous les aspects de l’énergie électrique. C’est alors que j’ai abordé les études et recherches sur l’énergie, dont je m’occupe maintenant depuis un certain nombre d’années avec Rand, SAIC et maintenant MISI. Voilà le résumé de ma carrière.
Si l’on regarde les choses autrement, j’ai effectué des recherches sur l’énergie avec les Académies Nationales [des Sciences] depuis 1979 et j’ai depuis participé à différentes travaux sur pratiquement tout ce qui concerne l’énergie au sein des Académies, soit en tant que membre d’une commission soit en tant que Président de leur Conseil de l’Energie et des Systèmes Environnementaux.
Question : Quand vous êtes-vous rendu compte pour la première fois de la question du pic pétrolier ?
Hirsch : J’ai appris l’existence du pic pétrolier lorsque j’ai quitté le secteur pétrolier, parce qu’il n’y avait quasiment pas de discussion à ce sujet lorsque j’en faisais partie. J’ai fait une étude pour le Ministère de l’Energie au début des années 2000 au sujet des planifications à long terme des recherches et développement énergétiques. Le pic pétrolier était l’une des six pistes que j’avais découvertes. Je n’y avais pas sérieusement songé avant cela. Mais c’est une sorte de « colle forte » : une fois que vous l’avez sur les doigts, il est très difficile de s’en débarrasser. La future baisse de la production pétrolière va être une question déterminante pour l’humanité. Cela fait donc six ou sept ans que je prends part à l’analyse du pic pétrolier et à la détermination des mesures afin d’atténuer ses effets.
Question : Qu’est-ce qui a motivé l’étude sur le pic pétrolier du Laboratoire National des Technologies de l’Energie du Ministère de l’Energie en 2005 ?
Hirsch : pour dire les choses simplement, c’est mon bébé. Je travaillais avec le Laboratoire des Technologies du Ministère de la Défense à cette époque et ils m’ont accordé une grande liberté de manœuvre sur les sujets importants à étudier. Je sentais que la question du pic pétrolier était extrêmement importante, et j’ai effectué personnellement quelques recherches là-dessus. J’ai ensuite proposé au Laboratoire de réaliser une étude à plus grande échelle avec Roger Bezdek et Bob Wendling, deux personnes très compétentes avec qui j’ai beaucoup travaillé et qui ont une approche très pragmatique de l’énergie et du monde réel. Le Laboratoire a accepté, je travaillais déjà avec eux et ils ont simplement recruté Roger et Bob.
Pendant toute la durée de l’étude, nous avons œuvré en constante et proche collaboration avec le Laboratoire, qui pouvait donc participer à la réflexion et était au courant de ce que nous allions rédiger. Il n’empêche qu’ils ont quand même été pris par surprise à la lecture du rapport final, quand bien même ils en connaissaient les grandes lignes. Ce n’est pas une critique des gens du Laboratoire, mais il se trouve simplement que lorsque votre attention est prise par d’autres sujets la plupart du temps, vous n’avez pas forcément le réflexe de considérer immédiatement les mauvaises nouvelles quand elles arrivent.
Une fois le rapport réalisé, la direction du Laboratoire National des Technologies de l’Energie n’a pas vraiment su que faire, parce que le rapport était vraiment surprenant et ses implications étaient considérables. La directrice du Laboratoire a en fin de compte pris la décision de l’approuver parce qu’elle partait à la retraite, et qu’elle était donc imperméable à toute pression, du moins c’est ce qu’on m’a dit. Le rapport n’a pas été très médiatisé, mais il se trouve qu’un lycée quelque part en Californie a mis la main dessus, et le Laboratoire a fini par le mettre sur son site Web. Les gens qui travaillent au Laboratoire National des Technologies de l’Energie ne sont pas à blâmer, ce sont des gens très biens, mais ils font l’objet de pressions intenses afin qu’ils ne soient pas des oiseaux de mauvaise augure.
Question : Mais qui leur met cette pression ?
Hirsch : Les hautes instances du Département de l’Energie, et cela vaut aussi bien pendant les gouvernements Républicains que Démocrates. Je pense qu’il y a suffisamment de preuves montrant que les plus hautes autorités du Ministère de l’Energie savaient qu’il y avait un problème et ont neutralisé tous les travaux à ce sujet, aussi bien sous les Démocrates que les Républicains. Il y a même des employés du Ministère de l’Energie qui sont allés jusqu’à le dire d’une manière claire. Nous avons pu non seulement réaliser la première étude sous le président Bush, mais également procéder à une étude de suivi qui abordait les questions économiques liées à la maîtrise des effets du pic. Mais après cela nous sommes apparemment devenus trop visibles et on a demandé au Laboratoire de ne plus effectuer des travaux supplémentaires sur le pic pétrolier.
Oui, c’est assez terrible, et cela relevait de la politique politicienne et des histoires de nominations politiques. Je ne sais pas jusqu’où ces questions remontent dans les différents gouvernements (l’actuel et le précédent). Je sais que des membres de l’Administration Clinton ont parlé du pic pétrolier, y compris le président Clinton et le vice-président Gore, et il en est de même pour l’Administration Bush, et également à ma connaissance pour l’Administration Obama.
Il est évident que le pic pétrolier n’est pas un sujet d’actualité très sexy. Quelle que soit la manière dont on l’aborde, on ne peut pas l’édulcorer, excepté peut-être de la manière dont j’ai procédé de temps en temps, c’est-à-dire de déclarer que nous aurons sûrement redressé la situation d’ici 2050 et que nous sortirions alors de la récession résultant du pic pétrolier, qui sera sans aucun doute une récession très sévère. D’une manière ou d’une autre, nous nous relèverons de cette crise parce que nous sommes des êtres humains et que les êtres humains n’abandonnent jamais. Et je fais en définitive confiance aux gens. Il n’empêche que le pic pétrolier est un sujet très sombre, et la personne qui détient un poste à responsabilité dans le gouvernement et qui apparaitra en public pour en parler la première doit immédiatement enchaîner en disant « et voici les mesures que nous allons adopter à ce sujet », et pour l’instant, personne ne semble prêt à faire cette démarche.
Le pic pétrolier est une question plus importante que la couverture maladie, que le déficit du budget fédéral, etc. Ici – et si on se contente du point de vue intermédiaire, pas la vision de la fin du monde de certains ou au contraire l’optimisme béat de certaines autres personnes – on a affaire à quelque chose qui fera beaucoup de dégâts dans l’économie des Etats-Unis et dans l’économie mondiale pendant très longtemps. Il n’y a pas de solutions miracles.
Question : Quel est donc le principal enseignement de votre étude de 2005 ?
Hirsch : Notre propos était de considérer un programme intensif mondial afin de limiter les effets du pic. Nous voulions découvrir ce qui pouvait se faire de mieux dans la mesure du possible. C’était notre cas limite. Plusieurs raisons font que même dans les meilleures conditions, les choses ne vont pas aussi vite, ne peuvent pas aller aussi vite que l’on peut le supposer. Dès le début, nous savions que le système énergétique est gigantesque et que la quantité d’équipements consommant des produits pétroliers est innombrable. Nous savions qu’une telle situation ne pouvait pas être aisément modifiée, et même que dans un certain nombre de cas, on ne pouvait rien faire car il n’y a pas d’alternative au carburant liquide. Nous savions également que la principale différence pouvait provenir de l’efficience énergétique, mais nous avons été surpris de découvrir que produire des voitures qui consomment moins de carburant prendrait plus de temps que ce que nous avions envisagé au préalable. Le taux de baisse de la production pétrolière sera de plusieurs pourcents par an, et les mesures d’atténuation mettraient beaucoup de temps pour rattraper une telle baisse.
Dans le meilleur des cas, il faut donc lancer un programme mondial intensif 20 ans avant l’apparition du pic si l’on veut éviter de sérieux problèmes. Si on attend 10 ans avant pour démarrer un tel programme, on s’avance au devant de graves problèmes. Et si on attend le dernier moment et qu’on ne réagisse que lorsque le problème devient patent, alors les troubles qui en résulteront dureront plus d’une décennie. Et il s’avère que nous n’avons plus les 10 ou 20 ans, qui étaient deux de nos scénarios.
Question : quelles étaient les premières réactions des gens en-dehors des pouvoirs publics ?
Hirsch : nous avons présenté l’étude à différents auditoires, y compris des gens appartenant aux plus hautes sphères et membres des commissions des Académies Nationales. Nous nous sommes adressés aussi bien à des spécialistes qu’à des gens ordinaires, et ce depuis des années maintenant. Nous avons également envoyé des versions abrégées à différents médias. La plus grande proportion de réponses que nous avons reçues est sans doute l’incrédulité : « ce n’est pas possible, ça ne peut pas arriver ». Il y a tout de même un certain nombre de gens qui sont d’accord, soit rapidement soit après y avoir réfléchi, et qui admettent que le raisonnement est sensé, tant en ce qui concerne la production mondiale de pétrole que les mesures d’atténuation des impacts du pic. Bien évidemment, certaines personnes rejettent l’idée même du pic pétrolier et vont même jusqu’à répliquer et argumenter contre. J’imagine que ce genre de réaction est celui auquel de nombreuses personnes dans la communauté du pic pétrolier ont eu à faire face.
Question : Qu’est-ce que vous pensez de l’atelier de l’Académie Nationale des Sciences sur le pic pétrolier ? A votre avis, qu’est-ce que cet atelier a eu comme résultat ?
Hirsch : Cet atelier fut utile dans la mesure où il a donné lieu à une convergence de différents courants de pensées, et fut l’occasion de discussions franches et ouvertes. Mais le débat n’était pas satisfaisant. Les gens ont globalement affirmé leurs positions, mais il n’y a pas eu débat sur ce qui était réel ou pas, sur le type des preuves et leur fiabilité. Mais c’est dans la nature même des ateliers d’une Académie. Leur principale raison d’être est de permettre aux participants de présenter leurs positions, dans le but d’éduquer et éventuellement plus tard de lancer des études plus détaillés. Les Académies ne prennent jamais position sans analyses détaillées et sans soumettre les études postérieures à un processus d’évaluation très poussé. Je pense que cette approche a toujours très bien réussi aux Académies, mais dans ce cas particulier, les pouvoirs publics voulaient étouffer toute discussion sur le pic pétrolier, et il n’y a donc eu aucun suivi.
Question : A l’époque où vous avez publié votre article, vous pouviez être considéré comme étant intentionnellement neutre au sujet de la période d’apparition du pic pétrolier, et ce afin que vos lecteurs ne soient pas obnubilés par cette question. Depuis la publication de l’étude, est-ce que votre point de vue a changé sur ce point ?
Hirsch : J’en connaissais suffisamment dès le départ au moment d’aborder le sujet sur l’état de la production pétrolière, les incertitudes et les facteurs inconnus, pour savoir que je ne pouvais pas encore avoir un raisonnement étayé à cette époque. J’ai donc écouté ce que les autres disaient pendant un certain nombre d’années, j’ai étudié leurs analyses et j’ai regardé ce qui se passait dans le monde avant de parvenir à mes propres conclusions. Ce n’était pas une histoire de politique. Le fond du problème est que la question est extrêmement compliquée et qu’il y a beaucoup de facteurs inconnus. Je ne voulais donc pas prendre des positions sur l’arrivée du pic pétrolier sans avoir un certain nombre de preuves qui pouvaient étayer ma position. Et ce n’est qu’il y a un an et demi ou deux ans que j’ai pu enfin évaluer la période probable de début de la baisse de la production pétrolière mondiale, qui aura lieu dans les cinq prochaines années.
Question : Vu la situation actuelle, si on vous proclamait Tsar des Energies, quelles seraient vos grandes décisions ?
Hirsch : Si j’appartenais aux plus hautes instances du gouvernement, je chercherais vivement à convaincre le président sur l’impérieuse nécessite pour qu’il prenne un leadership national et international sur cette question. Il devrait d’abord travailler sérieusement le sujet afin d’en saisir tous les enjeux, le d’une façon tout tranquille et sereine, et ensuite il devrait proclamer publiquement à l’intention du pays et du monde entier : « nous sommes face à une situation sérieuse, et voici ce que mon administration va faire à ce sujet ». Je me ferais l’avocat de cette démarche parce que quelqu’un doit avoir le courage de se lever et de dire que l’Empereur est nu. Et cette position est très difficile parce que les gens n’aiment pas entendre de mauvaises nouvelles, et nous avons ici affaire à de très mauvaises nouvelles. Lorsque les gens l’auront pleinement intégré, il y aura une baisse des marchés et une tendance à la récession, tout simplement parce que les gens vont se dire que ce problème est tellement effrayant qu’ils ne peuvent pas avoir un point de vue optimiste sur l’emploi et l’économie.
Question : Vu les points de vue de nos dirigeants d’aujourd’hui, qu’est-ce que les « inquiets du pic pétrolier » – une expression que vous avez sortie en 2005 lors de l’atelier de l’Académie Nationale des Sciences je crois – devraient faire, et qu’ils ne font pas aujourd’hui ?
Hirsch : Si seulement je le savais. Quelles que soient les circonstances, le pic pétrolier est toujours une mauvaise nouvelle, mais c’est une nouvelle encore plus mauvaise lorsqu’elle s’inscrit dans le cadre d’une récession. Je ne pense pas qu’affirmer que le monde court à sa perte, que c’est la fin du monde, soit très positif, et du reste ce n’est pas mon genre. Mais c’est juste mon avis. D’autres pensent que la Fin du Monde est imminente, et c’est leur droit absolu. Mais j’ai peur que quelles que soient nos actions, aucun de nous ne réussira à attirer l’attention des gens jusqu’à ce que les prix du pétrole s’accroissent de nouveau et que les gens en subissent les conséquences. C’est ce qui est arrivé l’an dernier, et de plus en plus d’attention a été consacré à ce sujet à mesure que le prix du pétrole augmentait parce que 1) les gens en ont subi les conséquences et 2) les gens savaient qu’il y avait quelque chose qui clochait. La récession et la crise économique occupe l’esprit des gens ces jours-ci ; et ils ne veulent pas qu’on ajoute des nouvelles mauvaises nouvelles à leur quotidien qui est déjà sombre. J’aurais aimé être plus optimiste et pouvoir affirmer qu’il y a une baguette magique qui résoudra tous nos problèmes, mais si tel est le cas j’ignore où la trouver.
Question : Qu’est-ce que vous diriez pour conclure ?
Hirsch : j’ai essayé de réfléchir d’une manière originale sur la manière dont on peut communiquer le message et attirer l’attention de l’opinion à ce sujet. Et il n’y a rien que je puisse faire et que je ne sois pas déjà en train de faire, à part la rédaction d’un livre, que l’on vient juste de commencer. Mais d’autres personnes ont leurs propres réflexions et disposent d’autres opportunités et de relations. Je ne peux que les inciter à imaginer de nouvelles manières rationnelles pour amener plus de décideurs à reconnaître le problème et à le porter aux plus hautes sphères de l’Etat, afin que l’on puisse enfin entamer les actions sérieuses.
Traduction: transition-energie.com
Source: ASPO USA

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