Le nouveau rapport négaWatt est paru hier, réactualisant l’ancienne version de 2006. L’originalité de la méthode consiste d’abord à « remettre la question énergétique dans le bon sens. En partant des usages et non des ressources ». Nous avons besoin de nous chauffer, nous déplacer ou nous éclairer, pas d’importer obligatoirement du gaz, du pétrole, ou de produire de l’électricité à partir du nucléaire.
Il s’agit d’un véritable projet de société que nous propose l’association négaWatt (1), au carrefour des évolutions sociétales et technologiques.
C’est le prix Nobel Armory Lovins qui est l’inventeur de la formule, consistant à examiner avant tout chose le potentiel d’économies que l’on peut déjà réaliser dans la consommation d’énergie. Et dans toute transition énergétique bien ordonnée, la meilleure énergie est celle que l’on a pas besoin de produire.
Pour Thierry Salomon, le président et coordonnateur des débats, « Le principal gisement en France tient dans la réduction de la consommation d’énergie ».
La logique n’est donc pas celle du toujours plus, mais de commencer par faire mieux avec moins.
Les trois effets de levier de la démarche négaWatt
La démarche s’articule autour de trois axes majeurs qui sont la colonne vertébrale du changement de notre modèle énergétique.
- La sobriété
Il s’agit de repenser l’usage que l’on fait de l’énergie, agir sur les comportements individuels et l’organisation collective, afin d’écarter les conduites énergivores. - L’efficacité
Elle consiste à remonter de l’utilisation à la production, en privilégiant les choix techniques les plus rationnels. Comme le recours généralisé à des luminaires à très basse consommation qui permettrait de baisser de 80 % la production d’énergie correspondante. - La production d’énergie à partir de sources renouvelables
Le choix des renouvelables, en plus de la véritable sécurité énergétique qu’ils offrent, s’accompagne de toutes sortes d’effets positifs allant de l’emploi à la relocalisation économique, tout en constituant à 90 % le bouquet énergétique en 2050.
Un scénario de transition différent des modèles habituels
Le scénario 2006 avait inspiré quelques mesures du Grenelle de l’Environnement, mais la tendance générale selon le rapport reste très loin des objectifs que l’on pourrait attendre pour 2020. Pour autant, une transition énergétique nécessairement « décarbonnée » reste possible, et le scénario négaWatt ne repose que sur des technologies matures, sans rupture technologique impossible à prévoir, avec une exploration systématique des gisements de négaWatt.
A contrario des modèles macro-économiques d’aujourd’hui allant vers le moindre coût immédiat, c’est plutôt « l’économie qui doit s’adapter à la réalité physique de l’énergie et pas le contraire”.
Pour reprendre l’idée centrale d’énergie à ne pas consommer, c’est dans le bâtiment que l’on trouve les plus grands gains, avec plus de 600 TWh d’économies à l’horizon 2050. L’impact « négaWatt » est rendu possible par un programme de rénovation thermique de 750 000 logements par an.
Après viennent les transports avec 400 TWh équivalent à moins 67 %, puis l’industrie avec un peu plus de 200 TWh d’économie soit 50 %.
Il faudra donc 2,2 fois moins d’énergie en 2050.
Avec les énergies renouvelables, on gagne sur tous les tableaux
A l’horizon 2050, la consommation de la France est réduite de près de 65 %, et constituée à 90 % d’énergies renouvelables. Elles sont montées en puissance pendant toute la durée de la transition, parce que c’était un choix assumé dès le départ. C’est la complémentarité opérationnelle des réseaux (gaz, électricité) qui permet d’adapter l’offre à la demande en permanence, en gérant l’aspect intermittent du solaire et de l’éolien
Avec un triplement de l’utilisation de la biomasse au terme de la période, une production de 519 TWh permet de couvrir 45 % des besoins en énergie primaire. La pratique généralisée de la méthanisation des résidus solides de culture, et des déjections d’élevage, le recul des prairies consacrées auparavant à l’élevage, générateur de CO2, permet de faire exploser la production de biogaz aujourd’hui de 4 TWh à 153 TWh en 2050. Et c’est ce biogaz qui permettra de pallier en partie à l’intermittence de l’éolien et du solaire.
Pour l’éolien, le rapport prévoit l’installation de 17 500 machines installées sur terre, grâce à une multiplication par 3,5 du parc d’ici 2020, et encore par un doublement les 30 années suivantes. Le bouquet éolien est complété par l’offshore avec 4 300 appareils de forte puissance qui produiront presque la moitié des 194 TWh au milieu du siècle.
A terme,le solaire photovoltaïque devrait permettre une production annuelle de 90 TWh, avec une grosse majorité répartie sur les bâtiments. Au total, cela revient à occuper moins de 5 % (ce qui est quand même considérable ! Ndr) de la surface totale des toitures françaises et pour les parcs au sol l’équivalent d’un terrain de 30 km de côté dont seulement 30 % de la surface est couverte par des panneaux.
Au total, un développement réaliste des énergies renouvelables conduit, en 2050, à avoir une ressource disponible de plus de 990 TWh, sur un total de 1 100 TWh de besoins en énergie primaire.
Le recours restant consacré aux énergies fossiles est marginal, avec 94 TWh de charbon, gaz naturel et pétrole.
Une sortie du nucléaire prévue pour 2033
En tout logique dans ce scénario, le nucléaire est progressivement abandonné, au fur et à mesure de la montée en puissance des renouvelables. Une démarche tout pragmatique est adoptée qui consiste à fermer les réacteurs sans les remplacer, dès lors que la combinaison sobriété-efficacité-développement des renouvelables le permet.
Car il faut compter avec la pyramide des âges du parc où 80 % des réacteurs qui représentent 60 % de la production électrique annuelle ont été mis en service entre 1977 et 1987.
Le chantier est donc autant industriel que politique, puisqu’il représente un vrai virage dans le modèle énergétique français.
Car la fenêtre de sortie du nucléaire est étroite, elle se situe entre 2030 et 2035. Elle se joue dans les prochaines années. Le processus de sortie du nucléaire doit donc être engagé rapidement, pour permettre en 15 ans un niveau suffisant de développement des alternatives avant le mur des 40 ans du parc. La fermeture de chaque réacteur devant intervenir entre sa trentième et sa quarantième année de fonctionnement.
Le risque d’une inertie politique et d’un modèle économique en perte de vitesse
Ce scénario trace une alléchante perspective de notre avenir énergétique. Mais les freins possibles et prévisibles sont d’ordre politique, s’ils s’acharnaient à préserver la rente de situation du nucléaire et des grands acteurs énergétiques comme GDF-SUEZ. Le maintien constant d’une politique axée sur « l’indépendance énergétique » des années 70 avec l’atome, est assorti également d’une dangereuse dépendance aux matières fissiles que nous sommes obligés d’importer. Et qui nous mettent en plus en situation de concurrence avec un parc mondial de 430 réacteurs, et 65 autres en construction dans 15 pays.
Mais l’association souhaite la création d’une Haute Autorité indépendante de l’Energie, du Climat et de l’Environnement, ainsi qu’une Loi d’Orientation et d’Engagements pour la Transition Energétique.
Un autre scénario, non comptabilisé dans le rapport, est aussi celui de la déliquescence d’un modèle économique mondial à bout de souffle, basé sur la croissance, qui aura bien du mal à se sortir du piège des coûts croissants de l’énergie. Au-delà d’un certain seuil, l’équilibre économique nécessaire à une transition énergétique bien planifiée, ne risque t-il pas d’être bouleversé et de compromettre toutes sortes de projets concoctés dans une société d’abondance.
(1) L’association négaWatt a été créée en 2001 et est composée d’ingénieurs, d’architectes et d’experts sur les questions de l’énergie.



Je ne comprends pas le scénario tendanciel au tout début de l’article: les réserves en pétrole, gaz et uranium étant limitées, le schéma tel qu’il a été tracé est impossible non?
Je ne comprends pas tout à fait votre question…mais en fait négaWatt substitue à un scénario de production classique d’énergies fossiles, un autre scénario de réduction de ses énergies, remplacées par du renouvelable.
Oui, les énergies fossiles sont limitées mais pas suffisamment pour éviter de nous envoyer dans le mur ! D’une certaine manière, il reste encore beaucoup trop de pétrole et de gaz dans le sous-sol.